Table ronde ApAr1 : « Construire aujourd’hui dans les Alpes » (30.8.2024)

« Le Présent : construire aujourd’hui dans les Alpes »
Pyramides d’Euseigne, vendredi 30 août 2024 à 18h00

L’exposition Alpes projetées, alpes rêvées s’est tenue à l’été 2024 sur le site des Pyramides d’Euseigne, dans le val d’Hérens. Elle a mis en lumière huit projets de fin d’études réalisés par des étudiant·e·x·s de hautes écoles suisses, tous axés sur la réhabilitation et la revalorisation du bâti existant en zone de montagne. À cette occasion, les associations Altitude 1400 et la Société Suisse des Ingénieurs et des Architectes (section Valais) ont organisé une table ronde le vendredi 30 août 2024. Modérée par Marc Frochaux, rédacteur en chef de la revue TRACÉS, cette rencontre a réuni quatre professionnel·le·s aux profils variés : Carole Pont Bourdin, Sarah Follonier, Lucien Barras et Patrick Giromini. S’appuyant sur les travaux exposés, les intervenant·e·s ont échangé sur les réalités de la construction alpine contemporaine. Les débats ont notamment porté sur la préservation du patrimoine, l’adaptation aux dangers naturels, les questions d’accessibilité et l’évolution du cadre légal, offrant ainsi une réflexion approfondie sur l’acte de bâtir aujourd’hui dans les Alpes.

Compte-rendu de la table ronde « Le présent – construire aujourd’hui dans les Alpes »

Dans le cadre de l’exposition et manifestation « Alpes projetées, Alpes rêvées »,qui s’est déroulée durant l’été 2024 aux Pyramides d’Euseignes, une discussion sous forme de table ronde, sur le thème « Le présent – construire aujourd’hui dans les Alpes », s’est déroulée le 30 août 2024. Modérée par Marc Frochaux, rédacteur en chef de la revue TRACÉS, elle a réuni quatre intervenant·e·s : Sarah Follonier, architecte HEIA-FR, Les Haudères ; Patrick Giromini, architecte, docteur ès sciences EPFL et spécialiste des monuments historiques du Valais central ; Carole Pont-Bourdin, architecte EPFL, associée chez Mijong architectes à Sion, membre FSU et FAS ; et Lucien Barras, architecte-urbaniste SIA, également membre FSU, du bureau Nomad à Sion. À partir d’une présentation et discussion autour du projet de Theo Voegtlin, le public a exploré les projets exposés le long de l’ancienne route cantonale, désormais réservée aux piétons grâce à la création du nouveau tunnel routier. En s’appuyant sur ces projets qui questionnent l’acte de bâtir en montagne face aux enjeux actuels, plusieurs sujets ont été abordés : préservation du patrimoine, conservation, réhabilitation, réutilisation d’infrastructures existantes, contraintes du cadre légal, culture du bâti, etc. Parmi ces thématiques passionnantes, quatre ont été mises en avant (une par intervenant·e).

« La manière dont nous vivons aujourd’hui exige plus de confort qu’autrefois. La transformation des constructions anciennes et vernaculaires permet de garantir leur pérennité et n’engendre pas forcément la perte de leur caractère. Au contraire, elle met en valeur la qualité de notre patrimoine bâti. — Sarah Follonier

Architecte installée dans le village des Haudères, Sarah Follonier travaille principalement sur la rénovation et la transformation de constructions anciennes et vernaculaires, qu’elle adapte aux modes de vie modernes. Elle habite elle-même périodiquement un mayen familial, transformé il y a quelques années. Malgré la forte évolution subie ces dernières décennies en termes de confort d’habitat, leur transformation ou réhabilitation reste possible et permet d’assurer leur sauvegarde et leur conservation. Le changement de leur fonction initiale n’empêche pas de préserver le caractère authentique de ces bâtiments. Elle démontre qu’il est possible aujourd’hui d’habiter en montagne tout en exerçant une pratique architecturale axée sur la rénovation de l’existant, avec des projets qui visent à réhabiliter un patrimoine vernaculaire.

« Ne devrions-nous pas revoir notre stratégie de conservation du territoire, s’autoriser à nous interroger sur la notion d’abandon afin d’envisager l’état de ruine du bâti en montagne comme une opportunité de sauvegarder tant le cadre environnemental qu’économique et social ? » — Patrick Giromini

Architecte et docteur ès sciences EPFL, Patrick Giromini travaille aujourd’hui à l’¬État du Valais pour les Monuments historiques du Valais central. Dans sa thèse de doctorat, il aborde la question de l’abandon, largement discutée durant la table ronde. Est-il envisageable d’abandonner certaines zones excentrées ou fonds de vallées ? Selon lui, il faudrait repenser l’appropriation du territoire et entrevoir l’abandon de certaines structures bâties d’une partie de celui-ci comme une opportunité pour relocaliser les efforts ailleurs et ainsi préserver les zones délaissées d’une exploitation disproportionnée.
Il estime que réaffecter n’est pas synonyme de sauvegarder ; la réaffectation implique souvent de telles transformations du bâti qu’il n’est plus possible de parler de sauvegarde et de conservation. Il est partisan d’interventions premièrement responsables, c’est-à-dire se basant sur des connaissances solides, et donc d’interventions franches, plutôt que de maladroites tentatives de mimétisme. Dans certains cas, il serait préférable de ne rien faire ou très peu, de laisser les structures en l’état. L’abandon ciblé pourrait être la réponse la plus respectueuse pour considérer l’héritage bâti rural.

« Les règlements de construction et de zones ne suffisent pas pour garantir une architecture de qualité au sens de la culture du bâti (8 critères de Davos). Dans la multitude d’autorisations de construire traitées en Valais, les architectes sont présents à l’échelle des « micro-architectures », à ne pas sous-estimer, mais souvent absents des grandes opérations qui dessinent le territoire. » — Carole Pont Bourdin

Architecte EPFL SIA et co-gérante du bureau Mijong architectes à Sion, Carole Pont-Bourdin milite pour le développement d’une culture du bâti en Valais. Avec les recherches « Vallée Archipel » et « Walk with Me » menées par le bureau Mijong, son objectif est de dresser un inventaire d’images, de vidéos et de récits pour créer un lieu commun et dessiner les contours d’un Valais du futur. Pour Mijong, il est essentiel de rechercher cet ancrage et de se rapprocher des gens, du territoire et des lieux pour agir en tant qu’architecte. La culture du bâti est fondamentale pour garantir la qualité architecturale et intervenir de manière respectueuse et sensible sur le territoire.
Pour atteindre cette qualité, les règlements de construction et de zonage – bien que nécessaires – ne suffisent pas. Les petites communes manquent souvent de ressources et de compétences à l’interne pour gérer leur territoire et les autorisations de construire. Pour les accompagner sur ces défis, la constitution de commissions intercommunales d’architecture et d’urbanisme pourrait aider les communes dans leurs tâches. Composée de professionnel·le·s compétent·e·s et indépendant·e·s, cette commission pourrait assister les autorités locales dans la prise de décision, sur la base d’un dialogue constructif.

« La révision de la LAT a permis de remettre en question les méthodes et outils de planification devenus obsolètes. Nous en récoltons aujourd’hui les fruits. » — Lucien Barras

Architecte-urbaniste SIA, membre de la FSU et actif au sein du bureau Nomad à Sion, Lucien Barras analyse les impacts de la Lex Weber, acceptée par le peuple en 2012, et de la révision de la LAT en 2013 sur le territoire valaisan, les pratiques de construction et le tourisme. Selon lui, le bilan est positif : une quinzaine d’années après, le cataclysme annoncé par certains n’a pas eu lieu. Ces deux lois ont transformé l’économie touristique, réorganisé le secteur de la construction et favorisé la rénovation des bâtiments existants en stoppant l’étalement urbain et le mitage du territoire. Une nouvelle économie, exigeante et sur mesure a émergé, permettant de réaliser des projets de qualité à petite échelle.
Lucien Barras rappelle que la LAT oblige les communes valaisannes à réévaluer et réduire leurs zones à bâtir, une position partagée par Patrick Giromini concernant la mise en suspens de certaines zones. Selon lui, le bâti rural laissé en héritage ne doit pas devenir un levier pour une spéculation irraisonnable du sol. La pratique de pouvoir habiter partout n’est plus durable, notamment en montagne. Les coûts liés à l’entretien des routes, à la protection contre les dangers naturels ou à l’augmentation des transports publics sont élevés ; il serait logique de revoir comment ces éléments sont financés. Bien que ces décisions politiques soient difficiles, elles sont nécessaires.